Investir en Private Equity : Guide complet pour les soignants (et pourquoi la prudence est de mise)
Introduction
Dans le quotidien d’un soignant, la notion de risque est omniprésente, qu’il s’agisse d’un diagnostic complexe ou d’une intervention délicate. Pourtant, lorsqu’il s'agit de finance personnelle pour les soignants, le risque est souvent perçu comme un concept abstrait, jusqu’au jour où l’on s’intéresse au Private Equity (ou capital-investissement).
Souvent présenté comme l'étage ultime de la pyramide patrimoniale, le Private Equity attire de plus en plus de médecins, d'internes et de paramédicaux. La promesse est séduisante : investir dans les "pépites" de demain, soutenir l'économie réelle et viser des rendements supérieurs à la bourse traditionnelle. Mais derrière les success stories de licornes comme Doctolib ou Revolut, se cache une réalité plus nuancée.
Cet article a pour but de décrypter cette classe d'actifs avec une approche pédagogique et transparente. Nous verrons comment fonctionne le non-coté, quels sont les risques réels d'illiquidité et comment intégrer, ou non, ces investissements dans une stratégie patrimoniale long terme sans mettre en péril votre sécurité financière.
Comprendre le Private Equity quand on est soignant
Le Private Equity, ou capital-investissement en français, consiste à prendre des participations dans le capital d'entreprises qui ne sont pas cotées en bourse. Contrairement aux actions que vous achetez via un PEA ou un compte-titres (entreprises cotées comme Total ou Air Liquide), vous financez ici des sociétés à différents stades de leur vie : de la start-up qui naît dans un garage à la PME établie qui souhaite s'internationaliser.
Pour un soignant, le parallèle avec la recherche médicale est frappant. Investir en Private Equity, c'est un peu comme financer une phase d'essais cliniques : le potentiel de guérison (ou de gain) est immense, mais le risque d'échec est intrinsèque au processus. On ne finance pas un résultat immédiat, mais un potentiel de développement futur.
Depuis une dizaine d'années, l'investissement pour les médecins s'est largement ouvert à cette classe d'actifs. Pourquoi ? Parce que les performances historiques ont été remarquables, avec une moyenne de 13 % par an sur les 15 dernières années (source : France Invest). Cependant, ces chiffres passés ont bénéficié d'un contexte exceptionnel de taux bas qui n'est plus la norme aujourd'hui.
Pourquoi le capital-investissement est-il devenu incontournable ?
Trois facteurs majeurs expliquent l'engouement actuel autour du patrimoine soignant et du non-coté :
L'absence de "bruit" de marché : Contrairement à la bourse où le cours de vos actions fluctue chaque seconde, la valeur d'une entreprise en Private Equity n'est estimée que trimestriellement ou annuellement. Cela crée une illusion de stabilité psychologique très appréciée des profils qui ne souhaitent pas suivre les marchés au quotidien.
L'accès à l'innovation : De nombreuses entreprises de la "HealthTech" ou de la "BioTech" ne sont accessibles qu'en Private Equity. Pour un professionnel de santé, cela permet de lier ses investissements à son expertise métier.
L'effet de levier et de transformation : Contrairement à un actionnaire passif, les fonds de Private Equity interviennent souvent dans la gestion de l'entreprise pour optimiser ses coûts, sa gouvernance et sa croissance, créant ainsi une valeur ajoutée théoriquement décorrélée des cycles boursiers.
Les différences fondamentales avec les actions cotées
Il est crucial de ne pas confondre un ETF World et un fonds de Private Equity. La stratégie patrimoniale long termeimpose de distinguer ces deux mondes :
La liquidité : le point de rupture
En bourse, vous pouvez vendre vos actions et récupérer votre cash en 48 heures. En Private Equity, votre capital est "séquestré". La durée de blocage est généralement de 7 à 12 ans. C'est un paramètre vital pour un soignant qui aurait besoin de fonds pour l'achat de son cabinet ou d'une résidence principale : cet argent est indisponible.
La transparence et la régulation
Le marché boursier est ultra-régulé par l'AMF. Chaque information pertinente doit être publique. En Private Equity, l'opacité règne. Vous dépendez entièrement des rapports fournis par le gestionnaire du fonds. L'asymétrie d'information est la règle, pas l'exception.
La structure des frais
Si un bon courtier en bourse vous coûte moins de 0,5 % par an, le Private Equity est gourmand. On y retrouve des frais de gestion (souvent 2 %) et le fameux carried interest : le gestionnaire prélève une partie de la plus-value (souvent 20 %) au-delà d'un certain seuil de performance.
Les 3 grandes familles du Private Equity à connaître
Pour bien orienter son investissement en tant que médecin, il faut savoir de quoi on parle. Le non-coté se divise en trois segments principaux, correspondant à différents stades de maturité :
FamilleStade de l'entrepriseNiveau de RisqueVenture CapitalStart-ups (Seed, Série A)Très élevé (Risque de perte totale)Growth EquityPME en forte croissanceModéré à élevéLBO (Rachat)Entreprises matures et rentablesModéré (Sensible aux taux d'intérêt)
Le Venture Capital (Capital-Risque) : C'est le stade "Revolut" ou "Doctolib". On parie sur une idée ou un produit disruptif. Statistiquement, 6 à 7 projets sur 10 échouent. La performance repose sur un seul "home run" qui compense toutes les pertes.
Le Growth Equity : L'entreprise a déjà prouvé son modèle. Elle a besoin de fonds pour passer à l'échelle supérieure. C'est un segment souvent plus équilibré.
Le LBO (Leverage Buy-Out) : On achète une entreprise établie en utilisant de la dette. C'est la force de frappe historique du secteur, très dépendante de la fiscalité des médecins et du coût du crédit.
Les risques et limites : un actif potentiellement "iatrogène"
Comme tout traitement puissant, le Private Equity comporte des effets secondaires majeurs. En pédagogie patrimoniale, on parle de risque iatrogène : un investissement mal calibré peut détruire votre santé financière.
Le risque de perte en capital : Contrairement à l'immobilier, une entreprise non cotée peut valoir zéro du jour au lendemain.
La sélection adverse : Les meilleurs fonds de Private Equity sont souvent réservés aux institutionnels (fonds de pension, assureurs) avec des tickets d'entrée à plusieurs millions d'euros. Les solutions proposées aux particuliers sont parfois des dossiers de "second choix" ou des structures chargées en frais.
L'illusion de la performance : Le rendement de 13 % souvent cité est une moyenne. La dispersion entre le meilleur et le pire fonds est gigantesque. Bien choisir son gérant est plus complexe que de choisir un bon fonds d'actions.
Comment l’intégrer dans une stratégie patrimoniale ?
Le Private Equity ne doit jamais être le socle de votre patrimoine. Il se situe au sommet de la pyramide, au-dessus de l'épargne de précaution, de l'immobilier et des actions cotées.
La règle du "Play Money"
Pour la plupart des soignants, la part allouée au non-coté ne devrait pas dépasser 5 à 10 % de l'actif total. C'est une poche de diversification destinée à dynamiser le portefeuille sur le très long terme (horizon 15 ans).
Les modes d'accès pour les particuliers
L'assurance-vie (fonds Evergreen) : De plus en plus de contrats proposent des unités de compte en Private Equity. C'est la porte d'entrée la plus simple, offrant une liquidité (partielle) assurée par l'assureur.
Les plateformes de Crowdfunding : Permettent d'investir dès 1 000 € dans des PME. Attention : le risque y est maximal et la sélection souvent moins rigoureuse.
Les Club Deals : Un groupe d'investisseurs s'associe pour financer un projet spécifique. Intéressant intellectuellement, mais peu diversifié.
L'exemple frappant de Revolut : Mythe et Réalité
On cite souvent l'exemple de Revolut pour illustrer la puissance du Private Equity. En 2016, 433 investisseurs particuliers ont investi via une plateforme de crowdfunding à une valorisation de 42 millions de livres. En 2025, la valorisation a atteint 75 milliards de dollars.
Résultat : Un investissement initial de 2 000 £ s'est transformé en près de 2,7 millions de livres.
C'est l'exception qui confirme la règle. Pour un Revolut, combien de néo-banques ou de projets Tech ont disparu en emportant le capital des investisseurs ? Ne bâtissez pas votre stratégie sur l'espoir d'un "coup de chance", mais sur la solidité de la diversification.
Conclusion : Ce que le soignant averti doit retenir
Le Private Equity n'est ni un eldorado magique, ni un piège à éviter absolument. C'est une classe d'actifs sophistiquéequi nécessite une maturité financière certaine. Pour un soignant, investir dans le non-coté doit répondre à une volonté de diversification et de soutien à l'économie, avec de l'argent dont il n'aura absolument pas besoin pendant la prochaine décennie.
Avant de vous lancer, posez-vous ces trois questions :
Mon épargne de précaution et ma résidence principale sont-elles sécurisées ?
Suis-je prêt à ne plus voir cet argent pendant 10 ans ?
Est-ce que je comprends comment ce fonds précis génère de la valeur ?
Le patrimoine, comme la médecine, repose sur le principe de Primum non nocere (D'abord ne pas nuire). Ne risquez pas l'équilibre de votre foyer pour une promesse de rendement, aussi brillante soit-elle.